Regards croisés

Collaboration avec Daphné Chamvoux
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Le séminaire « Les miettes de pain » s’inscrit dans le cadre du séminaire de recherches de Pierre Baumann sur l’écopédagogie et la recherche-création. Son interrogation se pose sur les rapports entre des formes d’apprentissage écopédagogiques basées sur la dimension exploratoire, expérimentale, pratique et sociale de l’acquisition des savoirs et des méthodes possibles de recherche-création en arts.

Pour répondre à cette problématique, deux journées d’études ont été réalisées le 17 et 18 décembre 2025 au Frac Nouvelle-Aquitaine MECA, en réalisant une pratique de recherche conviviale autour d’échanges, de partages d’expériences et d’ateliers en bousculant les codes de la méthodologie « classique ». Par le tâtonnement comme dans l’idée de Célestin Freinet, la manipulation des formes chez Maria Montessori et le travail de l’expérimentation de John Dewey, ces journées permettaient une émancipation de la pratique de recherche dans un espace libérant la circulation de la parole, d’œuvres et d’objets.

Dans le cadre de ce séminaire, c’est au côté de Daphné Chamvoux que nous avons présenté une communication sur les différents moyens pédagogiques utilisés dans les milieux scolaires et familiaux des enfants sourds. Elle se base sur un retour d’observation au sein de l’INJS ainsi que l’appui d’ouvrages théoriques afin de mettre en avant les différences dans les moyens mis en œuvre lorsque l’enfant sourd est dans une famille entendante et dans une famille sourde. Nous avons également abordé la place de la LSF dans ces différents contextes, son impact sur le développement linguistique et identitaire chez l’enfant.

Regards croisés : pédagogie et création chez les enfants sourds
Introduction

Les premiers éléments qui nous viennent en tête lorsque nous parlons et pensons à la pédagogie sont des ensembles liant à la fois éducation, enseignement et apprentissage. Les réflexions sur les méthodes pédagogiques sont nombreuses : Montessori avec l’observation, Freinet sur le travail de tâtonnement ou Dewey sur la pratique se sont interrogés sur de nouvelles alternatives dans le domaine de la pédagogie. Mais intrinsèquement liée à cette dernière, le langage est tout de même un outil essentiel dans la création des dialogues et de la communication. A partir de ce constat, une question se pose dans le cas d’enfants ayant un handicap sensoriel, et ici, chez les enfants sourds en particulier. Quelles sont les méthodes pédagogiques employées dans le contexte spécifique de la surdité ? Quels langages, au singulier ou au pluriel, sont utilisés afin de faciliter les échanges ?

A partir de ces questionnements, nous avons décidé de nous renseigner et d’observer sur les différents moyens pédagogiques utilisés dans les milieux scolaires et familiaux. Les objectifs sont de mettre en avant les différences d’apprentissage entre enfants entendants et enfants sourds ainsi que de relever les problèmes liés au langage et à la compréhension que rencontrent encore ces enfants, que ce soit dans le cadre familial ou scolaire.

De plus, il convient de s’interroger sur la manière dont les enfants sourds construisent leur perception et leur représentation du monde, ainsi que la manière dont ces modes de perception se manifestent dans leur imaginaire et leurs productions créatives. En tant que personne entendante, je ne possède pas cette vision et cette réflexion sur le monde que possède ma camarade Daphné qui, elle, est sourde de naissance.

Nous allons donc diviser cette communication en deux parties, en relevant, dans un premier temps, les difficultés du langage dans le cadre familial et scolaire ainsi que les différentes approches pédagogiques apportées aux enfants sourds. Nous aborderons par la suite dans la seconde partie, la dimension créatrice des enfants sourds ainsi que l’appui culturel et créateur de la LSF au sein de la communauté sourde.

Toute la base de communication se pose, dans un premier temps, sur un ancrage théorique psychologique et sociologique se basant sur la surdité et le handicap au sein de la société. Nous avons, dans un second temps, pu récolter plusieurs témoignages de personnes sourdes par la création d’un questionnaire afin de se renseigner sur leurs milieux scolaires et leur cadre de vie. Dans une troisième approche, nous avons souhaité nous rapprocher davantage des enfants sourds en réalisant une phase d’observation au sein de l’INJS (Institut National des Jeunes Sourds).

1ère partie : Entre pédagogie et langages

Dans le contexte de l’apprentissage de manière générale, nous pouvons relever que le langage et la pédagogie possèdent un lien essentiel dans l’expression et la compréhension chez l’enfant. Dans le cas des enfants sourds, ce lien est encore plus important car il dépend énormément de l’environnement dans lequel l’enfant va vivre et grandir et donc devient beaucoup plus complexe. Ce constat se reflète très souvent dans le cas où l’enfant sourd vit dans une famille entendante. Cette mise en place du langage dépend de plusieurs facteurs de la part des parents comme l’explique le psychologue Benoît Virole :

« L’investissement parental de la rééducation est tributaire des conceptions culturelles liées au langage, à l’écrit, à la transmission, (etc.) qui sont très variables selon les configurations familiales et sociales. Ces facteurs influent sur l’acceptation de la surdité et donc sur la façon de communiquer avec l’enfant. »1

La place de la langue sur l’évolution de l’enfant sourd dépend donc de la volonté de sa famille à s’adapter à sa surdité et d’apprendre la langue des signes ou bien d’accompagner l’enfant à apprendre le français oralisé afin de pouvoir s’intégrer plus facilement au sein de la société. La plupart des familles entendantes tentent d’utiliser un bilinguisme entre LSF et français oralisé avec l’enfant sourd même si ce système oralisé est plus souvent utilisé par facilité pour la famille.

Dans le cadre des familles entendantes, l’orientation vers l’implant cochléaire est souvent fortement encouragée par les médecins afin de faciliter l’apprentissage du français oralisé. Si cet implant peut représenter un bénéfice pour certains enfants sourds, cette démarche reflète également une logique biomédicale centrée sur la normalisation auditive, parfois au détriment d’une compréhension plus large et culturelle de la surdité.

Les familles d’enfants sourds rencontrent souvent un deuxième problème, notamment au niveau de l’écrit. En effet, la LSF repose sur une linguistique différente du français, avec des structures syntaxiques ainsi qu’une construction grammaticale propre. Les enfants sourds doivent donc apprendre à jongler entre plusieurs langues dès leur plus jeune âge. Ce système pose des problèmes d’appui linguistique : Si l’enfant est issu d’une famille entendante, son apprentissage de la LSF sera plus difficile car « les enfants sourds développent le langage gestuel sans un modèle linguistique bien construit. »2

Afin de pouvoir apporter un apprentissage de qualité aux enfants sourds, plusieurs moyens pédagogiques sont apportés afin de s’adapter aux besoins de l’enfant pour apprendre et communiquer. C’est le cas de l’INJS (Institut National de Jeunes Sourds) où les enseignants appliquent pour certains élèves des méthodes d’apprentissage mêlant le corps, la gestualité et les autres sens comme la méthode verbo tonale et la méthode Borel-Maisonny. Ces deux méthodes se basent sur l’intégration du corps dans la parole, créant un système gestuel conçu pour faciliter la phonétique.

Dans le cadre de l’INJS, c’est un double apprentissage qui s’instaure, mélangeant langue des signes et français oralisé afin de mettre les élèves à l’aise dans les deux langues et permettre une meilleure communication. L’élève est constamment dans un travail actif : il écrit, signe et répond aux questions données aux professeurs. Ce qui est essentiel à relever ici est le choix donné aux élèves de s’exprimer et de communiquer dans la langue de leur choix.

La pédagogie va donc suivre et s’adapter aux capacités de l’enfant à s’exprimer à la fois en Langue des signes et en français. L’objectif est d’accompagner l’enfant dans son parcours d’apprentissage et lui faciliter son évolution dans ses deux langues par des méthodes de travail impliquant l’observation, la gestualité et la participation active de l’enfant.

Cette observation fait écho aux mots de l’actrice écrivaine sourde, Emmanuelle Laborit, interviewée par Gérard Bonnefon :
« La culture et la langue sont étroitement liées, c’est un principe universel. Il en va de même pour les sourds. Cela rejoint justement le travail que je poursuis à IVT, c’est-à-dire que la langue et la culture sont en interaction. Nous travaillons en même temps sur une langue qui va donner un sens à la culture, et ici, la langue des signes est complètement associée à la culture sourde. Sans langue des signes, il n’y a pas de culture sourde. »4

La LSF n’est pas un simple moyen de communication mais bel et bien une richesse, une expérience, une culture pour les sourds, permettant ainsi de se rassembler et qui « transmet des significations qui prennent leur sens dans l’expérience de vie partagée par les sourds. »5

2ème partie : De gestes et de mouvements : la création sourde

Dans cette seconde partie de communication, je souhaite montrer comment le geste, la visualité et le corps structurent l’apprentissage et la création chez les personnes sourdes. Pour cela, je m’appuierai sur trois éléments complémentaires : notre observation à l’INJS, ma propre pratique artistique ainsi que des témoignages de personnes sourdes.

Lors de l’observation pédagogique à l’INJS, j’ai pu constater à quel point la dimension visuelle structure l’apprentissage des élèves sourds. Le professeur utilise des schémas iconiques inspirés de la LSF. Comme l’indique Benoît Virole : « C’est une création iconique née du regard du sourd posé sur le mouvement de la foule et extrayant un indice saillant sur le plan perceptif. »6 Les enfants mobilisent naturellement leur corps, leur regard et l’espace pour apprendre : ils suivent le rythme visuel du cours, observent les gestes, imitent et reconstruisent ainsi le sens par le mouvement.

Cette démarche s’inscrit dans une conception linguistique déjà bien établie : comme l’a montré le linguiste Christian Cuxac, l’iconicité constitue l’un des principes fondamentaux de structuration de la langue des signes. Pour lui, les signes ne sont pas des gestes arbitraires mais des formes qui « montrent » le sens en exploitant l’espace, la visualité et la dynamique du corps.7

Mon parcours scolaire entre classes entendantes et bilingues, m’a confronté à des environnements pédagogiques variés, chacun avec ses propres exigences et ses modes de communication. Les transitions en LSF, notamment au collège, m’ont d’abord déstabilisées et m’ont fait perdre mes repères, mais elles m’ont permis de progresser dans ma maîtrise de la langue des signes et de mieux comprendre le français écrit. Au lycée spécialisé, dans un cadre mieux adapté et structuré, j’ai enfin pu consolider mes acquis et réussir mon bac.

Mon expérience pédagogique et mon parcours scolaire ont directement nourri ma propre pratique artistique. Dans mes vidéos et performances, le corps devient un outil narratif et expressif, à l’instar de la démarche que l’on retrouve dans le Visual Vernacular — une forme artistique propre à la culture sourde qui utilise le corps, le regard et l’espace pour raconter des scènes de manière très visuelle, presque cinématographique.

Cette démarche rejoint l’analyse de Gérard Bonnefon dans Art et lien social, qui souligne que « les pratiques artistiques ne doivent pas être pensées dans le but de former des artistes, mais de permettre à des enfants, des adolescents et des adultes d’exprimer leur créativité, de traduire dans une forme leur sensibilité et leurs émotions ».8

La LSF joue un rôle essentiel dans le développement de la créativité des enfants sourds. En parlant cette langue, nous apprenons à penser et organiser l’espace, le geste et le corps d’une manière différente de celle des entendants. Des artistes sourds contemporains comme Giuseppe Giuranna utilisent le Visual Vernacular pour construire des récits visuels et rythmiques, tandis que Christine Sun Kim transforme le son en langage visuel, explorant la perception et la communication de manière innovante.

Conclusion

Cette réflexion met en évidence la nécessité d’aborder la surdité selon une perspective véritablement holistique, croisant pédagogie, langages et création. Les travaux de Gérard Bonnefon rappellent que les pratiques artistiques constituent un espace privilégié où l’individu peut traduire sa sensibilité et affirmer son identité. Ainsi, le geste occupe une fonction centrale : il est simultanément un médium linguistique, un outil cognitif et un vecteur créatif.

Notre collaboration constitue en elle-même un terrain d’observation. En effet, ma camarade entendante s’engage depuis plusieurs mois dans l’apprentissage de la LSF, tandis que je l’accompagne également dans la découverte de la culture sourde. Cet échange réciproque a progressivement créé un espace commun où geste, langue des signes et langage écrit se rencontrent.

1 Benoît VIROLE. Surdité et Sciences Humaines, Paris, L’Harmattan, 2009, p. 14
2 Ibid. p. 21
3 Ibid. p. 34
4 Gérard BONNEFON. Art et lien social, Lyon, Chronique Sociale, 2010, p. 52
5 Op. cit. p. 32–33
6 Benoît VIROLE. Surdité et Sciences Humaines, Paris, L’Harmattan, 2009, p. 22
7 Christian CUXAC. La langue Des Signes Française — Les voies de l’iconicité, Ophrys, 2000, p. 31–32
8 Gérard BONNEFON. Art et lien social, Lyon, Chronique Sociale, 2010, p. 28